Le Cane Corso : Le Survivant des Pouilles – Histoire d'une Quasi-Extinction

Le Cane Corso : Le Survivant des Pouilles – Histoire d'une Quasi-Extinction

Lorsque l'on croise aujourd'hui un Cane Corso dans la rue, fier et musclé, il est difficile d'imaginer que cette race a failli être rayée de la carte. Ce molosse, dont les ancêtres accompagnaient les légions romaines, ne doit sa survie qu'à une poignée de passionnés et à un hasard géographique.

L'histoire du Cane Corso au XXe siècle est celle d'un déclin brutal suivi d'une résurrection inespérée. Comment ce gardien ancestral a-t-il pu frôler la disparition totale ? Retour sur une épopée cynophile dramatique.

Cane Corso survivant des Pouilles - quasi-extinction au XXe siècle
Le Cane Corso, survivant des Pouilles - quasi-extinction au XXe siècle

La fin d'un monde : l'impact de la modernité

Pendant des siècles, le Cane Corso était omniprésent dans toute l'Italie. Descendant du Canis Pugnax romain, il s'était reconverti après la chute de l'Empire en un chien de ferme indispensable, le gardien des masseries (fermes fortifiées) et le protecteur des troupeaux. Son nom même, dérivé du latin cohors, signifie « protecteur » ou « gardien de la ferme ».

Cependant, le XXe siècle a apporté des changements sociétaux qui ont rendu ce guerrier obsolète. La transformation radicale de l'agriculture italienne a signé son arrêt de mort progressif. Avec la fin du métayage traditionnel et la mécanisation des campagnes, le besoin de chiens de prise pour conduire les taureaux ou chasser le sanglier a disparu. Les tracteurs et les nouvelles méthodes d'élevage ont remplacé le travail du chien. Comme le souligne une théorie historique, lorsque le chien ne travaillait plus, le paysan pauvre ne pouvait plus se permettre de le nourrir.

Les guerres mondiales : le coup de grâce

Si la modernisation a affaibli la race, les deux guerres mondiales ont failli l'anéantir. Les conflits majeurs du XXe siècle ont eu un impact dévastateur sur la population canine européenne, et particulièrement sur les grands molosses.

En temps de guerre et de famine, posséder un chien de 45 ou 50 kg devenait un luxe impossible. De nombreux Cane Corsos ont péri, victimes des bombardements, de la disette, ou pire, ils ont servi de nourriture à leurs propres maîtres affamés pour survivre.

Dans les années 1950 et 1960, la race était considérée comme pratiquement éteinte. Elle ne survivait que dans quelques poches isolées du sud de l'Italie, principalement dans les Pouilles (province de Foggia) et la Lucanie, où l'isolement géographique et une agriculture plus traditionnelle avaient permis de conserver quelques spécimens rustiques.

L'opération sauvetage : les années 70

Il a fallu attendre le milieu des années 1970 pour que le destin du Cane Corso bascule. Des cynophiles passionnés, tels que le Professeur Giovanni Bonatti et le Docteur Paolo Breber, se sont lancés dans une quête pour retrouver ce chien légendaire dont les anciens parlaient encore.

En explorant les fermes reculées des Pouilles, ils ont découvert quelques chiens survivants, maigres et fonctionnels, qui avaient conservé les traits du molosse italien originel. C'est avec une poignée de sujets — à peine 19 chiens identifiés au départ — que le sauvetage a commencé.

Le Docteur Breber a joué un rôle crucial en organisant la première portée moderne qui allait servir de modèle pour la reconstruction de la race. De ce travail de sélection est né Basir, un chien considéré comme le modèle du standard moderne, fils de Dauno et Tipsi.

Une reconstruction controversée et le triomphe

La route vers la reconnaissance officielle fut longue. Une association spécialisée, la S.A.C.C. (Società Amatori Cane Corso), a été formée en 1983 pour structurer l'élevage. Le défi était immense : il fallait reconstruire une race entière à partir d'un patrimoine génétique très réduit.

Certains experts soulignent que le Cane Corso moderne est une « reconstruction ». Pour sauver la race et fixer les caractères, des croisements avec d'autres races (comme le Mâtin Napolitain ou même le Boxer et le Dogue Allemand selon certaines théories) auraient été utilisés pour retrouver la morphologie perdue, ce qui explique parfois l'hétérogénéité que l'on peut observer aujourd'hui entre différents individus.

La consécration est arrivée tardivement. La race n'a été reconnue par l'organisme cynophile italien (ENCI) qu'en 1994, et par la Fédération Cynologique Internationale (FCI) provisoirement en 1996, puis définitivement en 2007.

Conclusion : un héritage fragile

Le Cane Corso que nous connaissons aujourd'hui est un survivant. Il porte en lui l'héritage des arènes romaines, la rusticité des fermes des Pouilles et la marque indélébile d'un siècle violent qui a failli le faire disparaître. Posséder un Cane Corso, c'est détenir un morceau d'histoire vivante. C'est aussi une responsabilité : celle de préserver ce tempérament équilibré et cette fonctionnalité physique qui ont permis à quelques chiens isolés de survivre dans le sud de l'Italie quand tout le reste du monde les avait oubliés.

Pour approfondir, vous pouvez aussi lire : Le Cane Corso, descendant direct de l'ancien Molosse Romain et Rôle du Canis Pugnax.